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Ecrans : Les effets pervers d’une fascination

Classé dans: Actualités, Internet
Télévision, PC, smartphone, tablette : enfants et ados passent toujours plus de temps face aux pixels. Les études se multiplient pour mesurer l’impact sanitaire de cette exposition massive
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Médiathèque du lycée français de Pondichéry (Inde). Aldo Sperber/ Picturetank

L’affirmation est surprenante : Steve Jobs (1955-2011) limitait le temps passé devant les écrans pour ses enfants, révèle un article paru dans le New York Times le 10  septembre. Le journaliste Nick Bilton, qui avait recueilli en  2010 cette confidence du patron d’Apple, a voulu en savoir plus. Il a donc interrogé d’autres dirigeants de la Silicon Valley, et appris qu’ils font de même. Tous disent être attentifs, ne pas autoriser les écrans dans la chambre de leurs rejetons et, pour certains, ne pas leur donner de smartphone avant l’âge de 14 ans.

Cet article a de quoi étonner, tant les écrans font désormais partie de l’environnement. Aux Etats-Unis, les 8-18 ans passent en moyenne 7  heures  40 par jour devant un écran, soit plus que le temps scolaire. En France, cette même tranche d’âge passe en moyenne 4  heures  30 par jour devant des tablettes, smartphones ou autres consoles. Et la télévision reste omniprésente dans les foyers français : seuls 1  % des 12-25 ans n’en ont pas à domicile.

Depuis la généralisation du petit écran, la question de son impact sur la santé -physique et mentale des enfants et adolescents est posée. Ses effets sont très documentés, Mettant en évidence une réduction de l’espérance de vie, des effets sur l’obésité, le diabète de type 2 et les affections cardio-vasculaires, comme déjà évoqué dans nos colonnes (supplément  » Science &  techno  » du 8  octobre  2011). Avec la multiplication des écrans de tous types, il n’est que plus -légitime de s’interroger sur les traces physiologiques et psychiques que ces usages peuvent laisser sur les enfants et adolescents.

Les études à ce sujet se sont multipliées ces dernières années. Les effets sanitaires les plus faciles à identifier sont liés à la sédentarité, mesurée à partir du temps passé devant un écran. Selon les recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie, les jeunes ne devraient pas passer plus de deux heures par jour devant un écran. 91,5  % des jeunes Français sont au-dessus de ce seuil, note l’enquête HBSC sur la santé des collégiens, réalisée en  2010.  » Manger devant un écran influe sur les quantités ingérées. Le cerveau, occupé à regarder l’écran, ne transmet pas immédiatement le message de satiété au corps « , souligne la professeure Monique Romon, chef du service de nutrition au CHU de Lille et présidente de la Société française de nutrition.

Autre sujet de préoccupation, le sommeil.  » De nombreux travaux confirment le lien entre usage excessif des nouveaux médias et mauvais sommeil « , souligne le sociologue François Beck, directeur de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies et coauteur du livreAdolescences ? Comprendre vite et mieux – (Belin-Cité des sciences et de l’industrie, 96 p., 15  €).  » La présence d’un écran dans la chambre de l’enfant est inversement corrélée non seulement à la quantité du sommeil mais aussi à sa qualité « , indique le docteur Bruno Harlé, pédopsychiatre au centre hospitalier Le Vinatier, à Bron (Rhône-Alpes). 25  % des 11-15 ans présentent un temps de sommeil trop court (moins de 7  heures), a montré le professeur Damien Léger, chef du Centre national du sommeil et de la vigilance, à l’Hôtel-Dieu (Paris), dans PLoS One en  2012. En revanche, les élèves de collège qui lisent le soir déclarent un temps de sommeil plus long que les autres (8  heures  52 contre 8  heures  28), selon l’enquête HBSC.

Un autre effet physiologique est suggéré par le professeur Ian Morgan, de l’université de Canberra (Australie). Une étude qu’il a publiée en  2012 dans The Lancet signalait une amétropie (trouble de la vision) chez 90  % des jeunes en fin de parcours scolaire dans plusieurs pays développés d’Asie.

Si les écrans peuvent donner accès à des ressources documentaires susceptibles d’enrichir le travail scolaire, leur usage habituel n’a pas cette vertu :  » Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) a lié la consommation d’écrans (tablettes, smartphones, ordinateurs, consoles de jeux…) aux troubles du langage, de l’attention et aux difficultés scolaires « , souligne Michel Desmurget, directeur de recherches en neurosciences à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et auteur de TV lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision (Max Milo éditions, 2012). Les études scientifiques disponibles montrent que l’exposition massive aux écrans a des incidences négatives majeures sur le développement des fonctions cognitives, rappelait-il en  2012 dans un article cosigné avec Bruno Harlé et paru dans Archives de pédiatrie.  » La télévision allumée à la maison, comme bruit de fond, réduit clairement la verbalisation à la fois chez les enfants et chez ceux qui s’en occupent, et est donc potentiellement néfaste pour le développement des bébés « , affirmaient dans une étude de 2007 les pédiatres Dimitri Christakis et Frederick Zimmerman (université de Washington).

Certes, quelques travaux, dont ceux de la neuroscientifique Daphné Bavelier (université de Genève), ont montré que les jeux vidéo pouvaient améliorer certaines capacités périphériques d’attention et de sélection visuelle, ainsi que l’attention simultanée de plusieurs sens (vision, audition, toucher), ce que d’aucuns appellent la culture du zapping. La psychologue Patricia Greenfield (université de Californie à Los Angeles) a elle aussi fait état de ces effets dans la revue Science en  2009, mais pointe également que l’utilisation d’Internet pouvait entraîner  » un affaiblissement de notre pensée critique, imagination et réflexion «  (Le Monde du 4  octobre  2010).

Le contenu véhiculé par les écrans n’est pas neutre. L’exposition à des images violentes accroît-elle le risque de comportements violents par rapport à des images à contenus plus neutres ? Plus de 3 500 études ont répondu positivement à cette question, indique l’Académie américaine de pédiatrie, notamment celles, nombreuses, du pédriatre Victor Strasburger (université du Nouveau-Mexique). Or, dans les jeux comme dans les films, on assiste à une augmentation du niveau de violence : l’étude de 22 films de James Bond entre 1962 et 2008 montre que la mise en scène de la violence a doublé, et celle de la violence létale, triplé.

Les professionnels de la santé mentale font le lien avec l’exposition aux écrans. Dans les troubles de l’attention, d’hyper-activité, de symptômes anxieux, qui pèsent souvent sur les apprentissages scolaires,  » l’environnement comporte souvent un facteur commun, le temps passé devant l’écran « , constate ainsi Sabine Duflo, psychologue au Centre médicopsychologique de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), qui reçoit chaque année 350 enfants de 2 à 16 ans, et a coorganisé un colloque, le 24  septembre, sur  » L’enfant face aux écrans « .

 » Lors de la première consultation, décrit Sabine Duflo, je demande à l’enfant de me décrire une journée classique, du réveil au coucher. Ce qui permet de mesurer le temps consacré aux écrans, de voir si l’enfant joue en réseau. Bien souvent, je constate qu’un grand nombre d’enfants regardent la télévision le matin, qu’elle est présente lors de repas familiaux, et parfois allumée en permanence. « 

Ainsi Ryan, 7 ans, en CE1, est arrivé en consultation car sa mère s’inquiète pour l’apprentissage de la lecture. Son fils a très peur d’être seul, il passe en moyenne 24  heures devant la télévision chaque semaine, il en a une dans sa chambre. Sabine Duflo a proposé de réduire le temps d’écran, de lui acheter des jeux, de le laisser plus autonome… Au fil des semaines, ce  » sevrage  » semble avoir eu des effets positifs.  » Les troubles de l’attention, du comportement, ont des causes multifactorielles, sur lesquelles nous travaillons, prévient Sabine Duflo. Mais cela vaut le coup d’appliquer cette recette simple de réduire l’écran avant de médicaliser l’enfant. « 

Pour le sociologue Bernard Stiegler, la question fondamentale est la captation de l’attention profonde. Elle peut notamment gêner la capacité de l’enfant à s’occuper seul dans sa chambre, ou à écouter un professeur. Or, le psychanalyste britannique Donald Winnicott (1896-1971) faisait de cette capacité à rester seul un processus du développement psychologique. Le temps passé sur les écrans -rogne sur le temps consacré à d’autres activités, comme les expériences sensori-motrices, indispensables au développement du petit enfant. C’est le temps volé qui pose question.

«  L’usage important de petits écrans (smartphones, tablettes) pourrait entraîner une réduction du champ attentionnel, estime la neuropsychologue Sylvie Chokron. L’usage des écrans n’a pas forcément un effet direct sur la cognition, mais il empêche de développer d’autres processus cognitifs, comme apprendre par cœur ou retenir un trajet, puisque l’outil numérique sert de mémoire externe. Les processus cognitifs tels que la mémoire se modifient donc très probablement, mais il y a encore peu d’études sur ce sujet. « 

Face à ces divers effets sur la santé, que faire ? Dans un avis publié en janvier  2013, l’Académie des sciences avait énoncé quelques règles à l’usage des parents. Mais une soixantaine de spécialistes s’étaient insurgés dans les colonnes du Monde (9  février  2013) contre la méthodologie choisie par l’Académie, estimant qu’elle laissait à désirer.

D’autres recommandations d’usage existent, mais elles restent peu médiatisées. L’Association américaine de pédiatrie en a publié en  2009, réactualisées en  2013 : retirer les écrans des chambres des enfants, les accompagner, limiter le temps d’exposition entre une et deux heures par jour, discuter du contenu avec ses enfants, éviter les jeux violents et tous les médias à écran pour les bébés de moins de 2 ans…

A cela s’ajoutent des règles de bon sens : pas d’écran le matin, ni pendant les repas familiaux, ni avant le coucher. L’Inserm, dans son rapport de février sur les conduites addictives des adolescents, confirme que, pour les jeux vidéo,  » le contrôle par les parents est d’autant plus nécessaire que l’enfant est jeune, l’autorégulation n’existant pas chez les enfants et étant insuffisante chez les jeunes adolescents « . Mais alors que le marketing est intense pour vanter ces produits, l’offre d’outils efficaces de contrôle parental reste indigente.

 » On a du mal à faire entendre que les éducateurs ont un rôle à jouer pour montrer que ces objets sont une ouverture au monde je ne diabolise pas les écrans , mais qu’il est nécessaire d’en organiser la rencontre, de mettre en garde sur les dangers de certains contenus (violents, pornographiques…) et de poser des limites (heures, lieux, durée…) « , résume le psychologue clinicien Jean-Pierre Couteron, président de la fédération Addiction. Dans tous les cas, c’est majoritairement un défi éducatif.

Pascale Santi – lemonde.fr

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