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Vincent Peillon expose ses propositions pour l’éducation au magazine Côté Mômes

Classé dans: Parti socialiste

Il y a peu de temps paraissait aux éditions Magnard « Peut-on améliorer l’école sans dépenser plus » , un débat d’idées sans langue de bois entre Xavier Darcos, ancien ministre de l’Education nationale, et Vincent Peillon, agrégé de philosophie et député européen. Anne-Claire Thérizols, pour le magazine « Côté Mômes », l’a rencontré à Bruxelles. Diagnostic et propositions d’un homme qui veut croire en l’avenir de l’école.

Côté Mômes : Selon vous, pourquoi l’école va-t-elle si mal ?
Vincent Peillon : Je crois vraiment qu’il y a un abandon du projet d’éducation. Si on prend les évolutions des dernières années, on a beaucoup abandonné l’école, l’université et globalement la jeunesse. On est un curieux pays qui n’est pas attentif à sa jeunesse. On n’a pas le sentiment, dans le rapport qu’entretiennent aujourd’hui la République, les pouvoirs publics à l’école qu’il y ait un dessin et que l’on donne à notre jeunesse un corpus de valeurs, une projection, une valorisation. Je pense que cela n’est pas que le fait de la droite, que la crise est plus profonde. Et depuis 2002, a fortiori depuis 2007, c’est encore pire. Oui, il y a un abandon profond tant au niveau des valeurs que des moyens.

CM : Vous dites que l’école doit être un grand projet de société, qu’il ne faut pas se placer d’abord dans une logique budgétaire pour sortir du malaise…
VP : Je crois profondément que l’école doit être le cœur d’une réforme progressiste en France, d’une remise en mouvement de la nation. Je pense que ma famille politique, les républicains, les socialistes, finalement, en ayant abandonné un peu ces dernières années cette priorité, se sont perdus de vue eux-mêmes et que la nation leur en veut. Et je suis très tranquille pour dire que si nous en faisons une priorité, si c’est à partir de là qu’on peut tisser les fils à la fois d’une meilleure réussite économique et d’un meilleur civisme, alors il faut y mettre les moyens. Mais pas seulement : il faut aussi arranger tous les défauts du système. Rajouter de l’argent là où il en manque, si on ne change rien, si on n’a pas un vrai projet concerté, ne sera d’aucune utilité.

CM : Comment expliquez-vous le malaise des enseignants ?
VP : Il y a beaucoup d’aspects du problème. Par exemple, je ne crois pas qu’il faille mettre un enseignant débutant dans un poste difficile. C’est une aberration du système. J’ai été enseignant en zep pendant des années, c’est très difficile, surtout pour certains enseignants. Vous savez, les enseignants sont comme les élèves, tous différents, il faut comprendre que l’on n’a pas à faire à une masse qui s’appelle « les enseignants » et qu’en dehors des différences disciplinaires, il y a aussi des différences de personnalités. Il faut exploiter les compétences des uns et des autres au mieux. On ne peut pas avoir à la fois une pédagogie différenciée et un traitement uniforme. C’est souvent l’une des choses les plus décourageantes dans ce métier de constater à quel point des gens qui éprouvent des difficultés sont seuls. Vous sortez d’études classiques, vous vous retrouvez en zep… c’est un autre monde. Et vous n’avez personne pour vous aider. Personne. Nous connaissons des situations de violence, des situations d’humiliation, des situations vécues seul face à la classe, porte fermée. On n’ose pas en faire part, les collègues ne sont pas toujours aussi présents qu’ils le devraient… Le cordon sanitaire n’existe pas.

CM : Outre le malaise qu’ils expriment, les enseignants paraissent très démotivés
VP : Ils ont raison de l’être. C’est une profession attaquée. Et en premier lieu par les pouvoirs publics, ce qui était déjà le cas sous la gauche. Nous avons connu cela avec « l’immense » Claude Allègre. Or, il n’est pas possible de demander des choses totalement contradictoires aux enseignants, c’est-à-dire à la fois de s’occuper de nos enfants, de les instruire, de les garder, de les rendre bien élevés quand, à l’extérieur, ils ont 4 heures par jour de décervelage télévisuel. Difficile aussi de mener à bien sa mission quand ils ont des exemples flagrants, au sommet de l’état, de dévoiement des valeurs avec des présidents de la République qui se comportent comme des voyous de cour d’école lorsque qu’ils ont des incidents lors de leurs déplacements et dont le français est souvent approximatif. On sait aussi que toutes les difficultés de l’école sont les difficultés de la société. Beaucoup d’études sociologiques montrent que penser qu’on va résoudre les problèmes des élèves uniquement par l’école, c’est faux. Les problèmes qui existent en termes de logement, de travail, d’intégration, tout cela se retrouve dans l’école et l’école ne peut pas résoudre, pourtant c’est ce qu’on lui demande souvent, tout ce qui n’est pas résolu à l’extérieur.

CM : Comment pensez-vous qu’une revalorisation du métier d’enseignant, que vous appelez de vos vœux, soit possible ?
VP : Je pense qu’il faut revaloriser profondément le métier d’enseignant, d’un point de vue financier mais aussi du point de vue des conditions de travail, de la formation, de l’accompagnement et du respect que la Nation leur accorde. Mais cela suppose qu’il y ait un nouveau contrat passé entre la nation et les enseignants. Un contrat, c’est des deux côtés. Nous avons à reconnaître que les enseignants ont une fonction essentielle et que nous ne leur donnons pas les moyens de l’accomplir. Mais nous devons aussi leur dire quelles sont aussi leurs obligations. Le métier de demain ou le métier d’aujourd’hui n’est pas le même que le métier d’il y a trente ans parce qu’il y a eu la massification scolaire. Nous n’avons plus à faire au même public. Il faut évoluer dans les programmes, dans les modalités du métier, sans doute aussi dans les méthodes pédagogiques et d’évaluation. Financièrement, l’enseignant doit être revalorisé de 50%. La vraie sous-estimation aujourd’hui des enseignants, c’est ça. Mais il faut des contreparties. Et là, la réforme fondamentale, c’est-à-dire le nouveau contrat passé entre l’école et la République, doit être négocié avec les formations syndicales, avec les parents d’élèves, avec les acteurs économiques autour de l’école, avec les collectivités locales. Nous devons entrer dans la préparation de ce contrat car ce ne sont pas seulement les réformes qui comptent mais la manière dont on arrive aux objectifs que l’on se fixe. Pour que ça bouge, il faut le faire ensemble.

CM : Quelles seraient les contreparties que vous évoquez à une revalorisation du métier d’enseignant ?
VP : En contrepartie d’une revalorisation substantielle du métier des enseignants, comme de celui d’ailleurs de tous les autres personnels de l’éducation nationale que l’on oublie trop souvent, on doit mettre sur la table des choses qui me paraissent essentielles. D’abord la question des rythmes scolaires : dans ce pays, nous travaillons beaucoup moins de semaines par an que les autres et nous travaillons moins de jours à l’intérieur des semaines, avec d’ailleurs une aggravation par les mesures prises sous monsieur Darcos avec la semaine de 4 jours : ce qui amène à des journées surchargées pour les élèves, en contravention totale avec tout ce que nous disent les psychopédagogues, les psychologues et autres chronobiologistes. Donc, je veux que l’on pose la question du temps scolaire, ça n’est plus acceptable. Nous devons travailler sans doute sur plus de semaines – je propose 3 semaines de plus, c’est un minimum mais si on veut aller au-delà, ce sera très bien – et je pense qu’il faut revoir la semaine elle-même.

CM : Les programmes sont-ils encore adaptés aux élèves d’aujourd’hui ?
VP : A l’intérieur des enseignements, il faut que l’on comprenne que l’acquisition de réelles compétences des élèves suppose de ne pas surcharger les programmes et d’être plus opérants sur les compétences que nous voulons développer chez les enfants. J’ai proposé comme base d’une discussion que l’on réfléchisse à 20% de moins, globalement, de programmes. Et j’indique en même temps que ce ne serait pas inutile pour le pays comme pour nos élèves qu’il n’y ait pas que les enfants de riches qui aient droit à la musique, à la peinture, à l’art, à l’épanouissement personnel, à l’ouverture sur le monde, aux voyages… En bref, je souhaite une instruction publique qui permette l’épanouissement du plus grand nombre. J’insiste aussi sur les langues étrangères. Car nous avons un problème français qui va être considérable dans les années qui viennent. Nous sommes européens, nous sommes dans la mondialisation. Or, nous ne parlons pas bien les langues étrangères, ce qui commence à nous pénaliser fortement dans les échanges économiques, sur la scène internationale.

CM : Quid de la formation et du déroulement de carrière des enseignants ?
VP : Il faut rester à un très bon niveau de recrutement disciplinaire car je crois qu’il faut connaître son savoir pour bien l’enseigner. Il faut ajouter à cela de la formation pédagogique qui doit être faite sérieusement. Nous devons faire des stages, ce qui se faisait très simplement à une époque. C’est quand même la meilleure méthode d’alterner dans les années de formation entre la présence sur le terrain et l’enseignement théorique. Et, de même qu’il faut du soutien individualisé aux élèves, il faut de vrais tutorats pédagogiques avec des collègues expérimentés. Il faut des heures réelles pour ceux qui le font parce que c’est un métier d’accompagner un autre enseignant, il faut des temps d’échange, des préparations de cours ensemble, la présence dans la salle de cours ensemble. D’autre part, il est évident pour moi que les enseignants qui assument des tâches particulières doivent être rémunérés de façon particulière. Il faut aussi considérer que la formation initiale des enseignants n’est que le début d’une formation tout au long de la vie. C’est aussi l’une des choses les plus saisissantes du métier d’enseignant que de constater qu’il peut vous arriver de passer 10 ans, 15 ans, 20 ans, sans jamais croiser un inspecteur. Et puis quand ces inspections ont lieu, on met une note au vitriol, on parle 10 minutes au jeune enseignant et on s’en va. Ce n’est pas sérieux, ce n’est pas ça le métier d’inspecteur.

CM : Pensez-vous que les enseignants soient vraiment prêts à bouger ?
VP : Moi je crois qu’ils sont les premiers à vouloir bouger mais quand on leur impose des réformes régressives, il est normal qu’ils ne soient pas d’accord. J’avais pendant la campagne présidentielle eu le plaisir et l’honneur de rencontrer pour Ségolène Royal les syndicats, suite à des déclarations sur le temps de travail des enseignants, qui avaient fait quelque bruit, qui avaient été mal comprises d’ailleurs, tronquées, comme l’histoire l’a montré après, dans une manipulation tout à fait élégante interne au parti socialiste. Je n’avais pas vu les syndicats depuis des années. J’ai eu des conversations avec à peu près tous les responsables des syndicats d’enseignants. J’ai été frappé de voir comment, en dix ans, les esprits avaient évolué. Et ils sont vraiment prêts à bouger. Mais il faut associer tout le monde dans cette affaire, les parents d’élèves aussi. Je lance une discussion. Je pense que cette méthode de contrat est la bonne et nous avons au moins quelques repères sur lesquels il ne faut pas céder : les rythmes, les salaires, la définition du métier, la formation. Après, on peut affiner.

CM : Où trouver le budget, déjà manquant, pour financer un tel projet ?
VP : Vu l’endettement français et la capacité d’acceptation de la réforme par un pays, il faut être raisonnable. Je ne crois pas qu’il faille mettre plus d’argent dans l’Education nationale si on ne la transforme pas et, inversement, démarrer en ayant d’abord l’idée de supprimer des postes en fonction d’autres exigences, c’est une catastrophe absolue. Je fais faire une étude sur les coûts qu’entraîneraient les propositions que j’ai faites. Il y a aussi des redéploiements à faire. On met pas mal d’argent pour les lycéens, on en met beaucoup moins pour les collégiens ; on donne beaucoup d’argent aux élèves des classes préparatoires alors que nous savons que, globalement, cela assure une vraie reproduction sociale inégale et beaucoup moins pour les élèves à l’université. Je ne pense pas que tout cela se soldera par de grandes économies, d’autant plus qu’on va avoir le problème du service public de la petite enfance que je crois fondamental, Mais la question n’est pas là. Il faudrait aussi qu’on soit capable d’évaluer le coût d’un système qui laisse sortir des élèves sans qualification, avec pour certains d’entre eux des comportements qui sont aussi des échecs de l’intégration scolaire.

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